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TikTok ou rhétoriK : lorsque la vidéo vaut mille mots

Le 6 octobre 2021, l’entreprise américaine Domo, spécialisée dans l’analyse des données, publiait son étude annuelle sur les habitudes des internautes. D’après le rapport, 65 000 photos sont publiées sur Instagram en une minute. Dans le même temps, 240 000 photos sont partagées sur Facebook, 575 000 messages sont postés sur Twitter et 167 millions de vidéos sont visionnées sur TikTok (Domo, 2021).
 
De son nom chinois Douyin, TikTok est une application pour smartphone créée en 2016 par le géant ByteDance. Dédiée à la création et au partage de courtes vidéos musicales, TikTok est particulièrement populaire chez les jeunes : 41% de ses utilisateurs sont âgés de 16 à 24 ans (Globalwebindex, 2019). Au total, le réseau social chinois compte 800 millions d’utilisateurs actifs dans le monde (Datareportal, 2020).
 
Ces chiffres soulèvent des questionnements quant aux pratiques des adolescents, principaux utilisateurs de la plateforme chinoise : pourquoi les jeunes s’expriment-ils plus sur TikTok que dans la vraie vie ?
 
Un premier élément de réponse réside dans l’accessibilité de la plateforme. TikTok offre effectivement une palette variée d’outils de montage simples et efficaces (ralenti, accélération, filtres, réalité virtuelle etc.). Concrètement, l’utilisateur commence par choisir une chanson puis se filme face caméra en train de faire du play-back. Longues de quinze secondes, les vidéos ainsi produites peuvent être lues à différentes vitesses. Une fois partagés, les clips défilent sur les pages d’accueil des utilisateurs et sont recommandés de manière personnalisée.
 
Si tous ces dispositifs contribuent à faire de TikTok la plateforme d’expression des jeunes par excellence, des raisons plus structurelles peuvent expliquer le succès de l’application. L’effervescence générée par TikTok est notamment liée au désir humain de rendre visibles certains aspects de soi jusque-là considérés comme intimes. Cette volonté intrinsèque à chacun d’entre nous est désignée par le psychiatre Serge Tisseron sous le terme d’« extimité ». Produisant avec frénésie des vidéos les mettant en scène dans leur quotidien, les jeunes se dévoilent en permanence sur les réseaux, n’hésitant pas à afficher leur intimité pour obtenir la validation de leur communauté.
 
Étonnamment, il semble plus simple de partager une vidéo à des milliers d’internautes que de prendre la parole devant un public restreint, mais bien réel. En effet, bien qu’ils soient aptes à s’exprimer à travers des vidéos, les adolescents ne sont pas forcément enclins à se manifester devant un auditoire physique. Alors que le vacarme est assourdissant sur les réseaux sociaux, les prises de parole se font plus rares dans la réalité. Malgré les nombreux dispositifs de publication et de partage mis à sa disposition, la génération Z se trouve – paradoxalement – muselée dans l’espace public.
 
Pourtant, la prise de parole en public ne diffère pas vraiment de l’envoi de vidéos à une communauté. Au fondement de l’acte d’expression comme de publication, se trouve une volonté de partage d’un avis personnel ou d’un fragment de son intimité. Là où la production de vidéos suppose des effets visuels, l’art oratoire exige des effets de style. Enfin, qu’il s’agisse de réaliser un clip ou de construire un argumentaire, l’important réside dans la capacité de l’utilisateur – ou de l’orateur – à persuader et à susciter des émotions chez le récepteur. La spontanéité et l’authenticité sont les maîtres mots d’un contenu TikTok populaire, comme d’un discours réussi.
 
Si la réalisation de vidéos n’est pas radicalement opposée à la prise de parole devant un auditoire réel, d’où viennent alors les difficultés de certains jeunes à parler en public ? Tout d’abord, l’expression orale est instantanée et empêche la correction de son propos. À l’inverse, une vidéo peut faire l’objet de retouches et de coupures au montage avant sa publication. L’impossibilité d’un contrôle de son image a priori rend donc l’intervention en public plus difficile que la production de vidéos. Caché derrière son écran et divers filtres TikTok, l’utilisateur jouit d’une distance vis-à-vis de ses followers dont l’orateur, directement confronté au regard de l’autre, ne bénéficie pas.
 
Dès lors, la formation des jeunes à la prise de parole en public est primordiale. Gage de confiance en soi et porteuse de nombreuses opportunités, tant personnelles que professionnelles, la capacité à s’exprimer constitue un levier exploitable pour favoriser l’insertion des adolescents et l’égalité des chances dans nos sociétés. Vectrice d’épanouissement et d’émancipation pour les jeunes, la prise de parole ne doit pas être limitée à la sphère numérique mais doit bien au contraire investir tous les champs sociaux, afin de favoriser un débat démocratique pluraliste et inclusif. En définitive, entre Tiktokeur et rhéteur, il n’y a qu’un pas.
 
Solène KLINGE pour la série d’articles “Nos Plumes” de Trouve Ta Voix

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